[Excursus 4] Hegel, Marx, Aragon

aragon - œuvres complètes

Retour sur Pour un réalisme socialiste

Pour étayer notre approche de l’histoire de l’art romantique, nous joignons ce long extrait d’un texte peu souvenu de Louis Aragon, Pour un réalisme socialiste.

L’expression est peut-être morte. Le peintre et ami d’Aragon, Jean-Pierre Jouffroy, nous parlait même récemment d’un « concept pourri ». Je suppose qu’il faut entendre par là que, s’il était pourri dès le départ, ce concept a cependant été vecteur d’illusions, de la part de ceux qui l’ont employé, et notamment parmi les artistes. Concept qui s’est dévoilé dans sa décrépitude avec la compréhension dans le courant du siècle dernier de ce que fut son expression jdanovienne.

Le titre mis à part, nous intéresse ici le compte-rendu par Aragon de son parcours, du surréalisme au communisme. L’enjeu est une redéfinition de son écriture, dans sa forme aussi bien que dans son contenu. De ce point de vue, ce parcours est représentatif, en ceci qu’il exprime une possibilité qui, effective avant Aragon, continue de se faire jour. Aragon lui-même se réfère dans son appréhension des événements à (l’échec de) l’expérience de Rimbaud, et, plus loin dans le texte (mais nous n’en citons pas le passage ici) à Isidore Ducasse, l’auteur des « Poésies ».

Nous citons un long extrait de texte. Qui rend compte de la métamorphose d’Aragon. Nous ne le commenterons qu’en pointillés. L’essentiel des enseignements à en tirer se trouve explicité dans nos dernières critiques chic, la seconde, et la troisième, portant sur les différentes expressions et transformations de l’expression romantique.

Avant d’entamer, remarquons encore cet élément intéressant : il semble que ce texte ne soit pas inséré dans les « Œuvres complètes » d’Aragon en Pléïade. Censure, face au caractère dynamitant du texte quant aux illusions romantiques entretenues par le surréalisme à la Breton et au-delà? On en sait rien, mais le fait est suffisamment intrigant pour qu’on jette un œil au texte original.

Jean-Pierre Jouffroy ajoutait que l’écrivain Aragon de la période concernée était tombé littérairement au-dessous de l’Aragon surréaliste. Que lorsqu’il revînt au style, par la suite, il redevînt un bon écrivain. Sans doute, son écriture n’étant plus pliée par la conformité aux canons, naïfs peut-être, de l’apologétique de parti. Naïveté de poète, découvrant la nature des rapports sociaux sur le tard, compte-tenu de l’histoire des révolutions européennes. Et une expérience prélude au parcours vers une écriture plus conforme à la sensibilité du bonhomme, sans pourtant que cela mette en cause son engagement communiste. On peut être un Aragon styliste, et communiste. Voilà le bilan.

Le texte :

Pour un réalisme socialiste

Denoël et Steele, 1935, p. 15 et suivantes.

On trouverait dans un article écrit à mon retour de l’URSS pour la revue Le Surréalisme au service de la révolution, les derniers sursauts d’un homme qui se défend, qui, revenant à l’ancien milieu d’où il était parti, a peut-être même bien honte aux yeux de ses anciens amis de ce qui maintenant les sépare. J’ai relu récemment cet article, et je vous assure qu’il me fait l’effet de l’histoire d’un bandit du Biélomorstroï [ndsz : chantier du canal de la mer Blanche dans les années 1930] qui par extraordinaire serait retombé dans les bas-fonds d’où il est issu, et qui hésiterait à nouveau, ne sachant plus s’il n’a pas forfait à l’ « honneur », selon sa bande, en se mettant au travail, et en renonçant à faire le bonneteur dans les foires.

[...]

Ceux qui ont un peu suivi mon histoire savent que l’article dont je parle fut une tentative désespérée, la dernière, de concilier l’attitude qui avait été la mienne pendant des années, et la réalité à laquelle je m’étais heurté. Au delà de cette tentative, c’est assurément la travail social qui m’a sauvé de la rechute dans le monde ancien, dans le monde de nuées où mes amis de naguère prétendaient à grands cris, à force d’injures, me retenir.

[...]

Mon cas n’est pas un cas isolé. J’étais un individu étrangement inapte au travail social. Depuis des années, je tournais au milieu de contradictions qui me paraissent fondamentales : par exemple le cas fait d’Anatole France en URSS, qui avait pendant la guerre écrit un assez misérable ouvrage patriotique, et un réactionnaire par le style, cela me suffisait pour douter de la Révolution soviétique. Par ailleurs, si on me traitait de bourgeois, j’éprouvais cette vérité comme une insulte, et je voulais à toute force ne plus être un bourgeois, mais je ne voyais pas d’autre moyen d’y parvenir que les mots employés à le nier. L’excès des formules me ravissait et, comme la plupart de mes amis, j’aimais ce qui est manqué, ce qui est monstre, ce qui ne peut pas vivre, ce qui ne peut pas aboutir.

[...]

Il est très difficile à un homme qui est né intellectuellement de tout le falun littéraire des siècles, des alluvions de la poésie à travers les siècles, qui est un représentant achevé de l’étape la plus avancée de cette tradition de la culture, il est très difficile à cet homme de se garder, dans le domaine lyrique de la Révolution où l’Histoire même fait qu’il s’avance, de se garder de la phrase révolutionnaire, de la phrase gauche [ndsz : c'est-à-dire gauchiste], cette maladie dangereuse dont a souffert particulièrement le mouvement ouvrier français. Si on se donnait un jour la peine de relire les textes que j’ai écrits de 1925 à 1931, manifestes, articles, poèmes, il est probable que ce qui y frapperait surtout un lecteur éduqué, ce serait sans doute cette phrase gauche, cette surenchère à la réalité révolutionnaire qui n’est pas sans comique, mais à laquelle il ne faut pas se méprendre : car tout ici se passe comme si le démon se colletait avec l’ange, et l’histoire de ces textes c’est celle d’une désintoxication progressive de la phrase. Mais que de rechutes, de retours!

[...]

Si j’insiste sur ce mécanisme de la contradiction dans la biographie d’un écrivain, c’est parce que je sais du reste à quel point la peur de se contredire arrête, retient des hommes qui pourtant sentent, comme en dehors d’eux-mêmes, leurs idées changer, se mouvoir, comme des sables, sous la vague de l’histoire. Je parle ici d’écrivains qui ont le souci du sens général de leur évolution, et non point des personnes qu’on voit d’hier à demain osciller du fascisme au communisme, pour repasser à la camelote royale avec la même « impartialité ». Il y a contradiction et contradiction. Je parle ici des contradictions dialectiques d’un homme qui se développe et non pas des sautes d’humeur d’une mouche qui se perd dans un labyrinthe de miroirs.

Puis, le passage le plus hégélien, le plus marxiste dans le texte d’Aragon :

Il y a en effet une explication humaine, profonde, légitime des contradictions auxquelles un intellectuel peut être amené dans le cours de sa vie : c’est que la suite de sa pensée ne peut négliger les faits qui ont une logique différente de sa pensée prise isolément. C’est qu’il n’est pas une idée à laquelle il tienne, qui tienne vraiment pour un homme digne de ce nom en face de faits primordiaux et très simples : qu’il y a une police et des canons face aux travailleurs, qu’il y a la guerre qui menace et le fascisme déjà qui règne dans tel et tel pays. Il est de la dignité d’un homme de soumettre ses conceptions à ces faits-là, et non pas de faire entrer ces faits-là par un tour de passe-passe dans ses conceptions, si ingénieuses qu’elles soient.

Je parlais tantôt de moi-même. Simplement parce qu’un cas particulier en dit souvent bien plus que la loi qui le gouverne. Mais, ce cas, il est bon toutefois de le rattacher à la grande maladie des écrivains, qui a régner sous diverses formes plus ou moins aiguës des jours du romantisme aux nôtres, et sous des formes cliniques variables [...].

Sur Rimbaud :

Mais parmi les plus célèbres, il en est un qui a pris, et pas seulement en France, une importance telle, qu’il est possible déjà de voir en lui le départ d’une maladie autonome, et dont les ravages sont difficiles à limiter. Je veux parler d’un des plus grands poètes de tous les temps, Arthur Rimbaud, et du rimbaldisme. Presque toutes les déviations de l’esprit humain dans le domaine qui nous occupe, depuis le début de ce siècle, sont ramenables au rimbaldisme, n’en sont que les cas particuliers.

[...]

En effet, Rimbaud est devenu avec les années un exemple non pas pour ses poèmes, dont la beauté est presque sans égale, mais pour le fait qu’il a un beau jour cessé d’écrire. Un certain mystère entretenu sur ce qu’il est devenu sur ces entrefaites, rend plus favorable encore l’établissement d’une légende, l’instauration d’un héros, que des générations entières se proposent comme modèle.

[...]

Si Rimbaud est en effet admirable ce n’est pas de s’être tu, mais d’avoir parlé. S’il s’est tu, c’est sans doute faute d’audience véritable. C’est parce que la société dans laquelle il vivait ne pouvait lui offrir cette audience. On doit se souvenir de ce fait très simple qu’Arthur Rimbaud en 1871 était venu tout naturellement à Paris s’engage dans l’armée de la Commune. Ses poèmes de cette période sont des poèmes à la gloire de la Commune. Que serait advenu Rimbaud dans une Commune triomphante? Nous l’ignorons, mais nous savons ce qu’il en est advenu, la Commune vaincue. Nous respectons le grand Rimbaud qui se tait, quand il a éprouvé jusqu’au dégoût, jusqu’à l’ivresse du suicide, la bassesse du monde auquel il était condamné. Mais pour cela, et pour cela même, nous autres matérialistes qui entreprenons de transformer le monde, nous ne puiserons pas dans Rimbaud un exemple négatif. Les temps ont changé, et il y a maintenant sur terre une Commune triomphante.

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