[excursus 5] musique et romantisme : éléments issus d’un livre d’Alfred Einstein

Sur le romantisme scientifique

L’enjeu est introduit par le biais du goût naissant pour la musicologie dans le courant du XIXème siècle.

p. 62.

Cette résurrection romantique du passé eut pour conséquence l’essor d’une nouvelle science : la musicologie. [...] Le souci de la recherche objective s’y associe à une aspiration toute subjective. En somme c’est une manifestation typiquement « romantique ».

Cet investissement romantique dans la science pousse en fait ses ramification des toutes les sciences. Il ne s’agit pas pour nous de dire que tous les scientifiques sont romantiques, mais qu’un romantisme motive, qu’ils le sachent ou non, certains scientifiques. Ce romantisme, c’est la tension vers des fins dernières réconciliatrices. Médiatisée par la recherche scientifique, cette tension prend une forme déterminée.

Sur les forces poétiques en présence dans la musique

L’essence de la poésie romantique, gageons qu’elle au mieux énoncée par Mallarmé lorsqu’il écrit, pathétiquement : « je n’ai plus l’art d’attifer la sanglotante idée. »

Quelle synthèse de l’esthétique de Hegel! La poésie romantique, c’est le moment d’immanence pure de l’affectif et du spirituel dans l’expression. Verbale, ou musicale.

L’idée qu’évoque Mallarmé a la dimension de l’universel, ainsi que la définit Hegel. Pour Hegel, avec Kant et Platon, l’idée est le terme régulateur des fins de l’activité humaine. Le poème est sa couleur momentanée, partielle (surtout dans celle de Mallarmé).

Tout ceci se retrouve dans la musique, où les couleurs momentanées du poème deviennent thèmes musicaux. Et ceux-ci repassent à la parole que transcrit ici Alfred Einstein, des mains de Liszt, d’après Hugo.

p. 87.

C’est, en gros, de 1849 à 1858 qu’il [Franz Liszt] travaille ou qu’il met la dernière main à ses « poèmes symphoniques » et chacun d’eux, sans obéir précisément à un programme, n’en est pas moins inspiré par une « idée » poétique, c’est-à-dire extra-musicale. Chacun requiert une explication poétique ou métaphysique. Or, combien la plupart de ces explications sont chargées de sentiment et d’intentions, il suffira pour en avoir la preuve de lire l’une des plus brèves, celle du « poème » intitulé Ce qu’on entend sur la montagne, d’après Victor Hugo, notice qui, selon le vœu de Liszt, devrait toujours être jointe au programme :

Le poète écoute deux voix : l’une immense, magnifique, ineffable, chantant la beauté et les harmonies de la création; l’autre gonflée de soupirs, de gémissements, de sanglots, de cris révoltés et de blasphèmes : l’une disant Nature, et l’autre Humanité!… évanouies, se succèdent, de loin d’abord; puis se rapprochent, se croisent, entremêlant leurs accords tantôt stridents, tantôt harmonieux, jusqu’à ce que la contemplation émue du poète touche silencieusement aux confins de la prière.

Le but du romantisme : l’idée

Le romantisme paraît donc comme tension vers l’idée par la médiation du jeu de l’art et de l’expérience esthétique (id est : du ressentir). Cette idée se trouve « au-delà » du sensible, elle ne peut que se laisser pressentir, dans l’esthétique.

p. 105.

Quelle était donc, aux yeux des Romantiques, la « fin » poursuivie par [la] musique instrumentale [de Beethoven]? Selon eux, elle visait à exprimer quelque chose qui se situait derrière la musique : sinon un programme au sens où l’entendaient Berlioz ou Liszt, du moins l’ « élément poétique », l’ « idée poétique ». On cherchait à découvrir le rapport unissant les divers mouvements de telle de ses œuvres non plus dans l’élément purement musical mais dans une intention poétique de sa part, intention sur laquelle, malheureusement pensait-on, il était le plus souvent resté muet ou qu’il s’était contenté de suggérer par un vague titre, comme dans le cas de l’Eroïca.

La conséquence qu’on peut en tirer, c’est que : l’art exprime la vérité de l’idée et la donne à ressentir, mais pas à connaître : il ne l’articule pas sur le plan du concept (Kant disait déjà ça). Ce déficit a pour conséquence de rendre l’art inapte au passage du ressentir à l’action sciemment dirigée vers la réalisation de la dite idée, sinon de manière biaisée, naïve, incomplète, subjectiviste. Sur le plan pratique, la vérité par l’art précède la vérité par la philosophie, et la philosophie précède l’action et succède à l’action.

Dans l’espace de pensée hégéliano-marxiste traditionnel, l’action va vers l’adéquation entre l’immédiat et l’idée. Dans ce mouvement, l’art est expression de l’idée malgré sa non-effectivité immédiate. Il s’agit ici de l’essence de l’art romantique.

Par conséquent, si, à terme, effectivité de la société sans classes il y a, il n’y a plus d’art. Car, la réconciliation entre l’idée et l’immédiat étant effective, l’art, tel que défini ci-avant, n’a plus lieu d’être.

Bien sûr, il nous faudra interroger cette logique traditionnelle.

 

    Publié dans Excursus Étiquettes , , , . Retenir le Permalien. Fil RSS de cet article. trackback.

    Laisser un commentaire

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

    *

    Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

    Swedish Greys - a WordPress theme from Nordic Themepark.