[excursus 8] signification du mot « l’art est pour nous une chose du passé »

Lors de notre dernière critique chic, Jeff Wall et l’arrêt sur image (sur DroitDeCites.org), nous nous sommes autorisé à écrire, avec Hegel, que l’art est pour nous une chose du passé. Énoncé qui s’inscrit dans un système de tendances en évolution, en transformation, en dialectique. Cependant il ne s’agit pas, avec cet énoncé, d’entendre qu’il n’y ait plus d’art qui se fasse jusqu’actuellement, qu’il n’y ait pas d’artistes qui « manifestent leur vie » (pour l’écrire avec le Marx de Travail, salaire et capital) par leur activité artistique. Mais il s’agit d’une hypothèse, selon laquelle le sens ultime et universel du développement historique de l’art est, depuis la révolution française, passé hors de lui : dans le moment terminal du rapport de l’esthétique au politique [1]. Quand :

L’esthétique se réfugie [...] dans la révélation du présent assumé comme tel dans le rapport à l’autre.

Résumé signé par Jean Zin, dans un article de son blog (commentaire 35), du livre de Dominique Pagani, Féminité et communauté chez Hegel, et qui traite la question du rapport de l’esthétique au politique (c’est d’ailleurs le sous-titre du livre) [2].

La mort de l’art se produit en engendrant la positivité de la reconnaissance mutuelle des égaux dans un État réconcilié. Telle est la fin de l’histoire. Elle s’est déjà produite épisodiquement. Elle est à ce jour, c’est-à-dire à l’époque moderne, un horizon politique non seulement pensable, mais dont la pensée est en production constante, équivalant en cela à l’histoire complexe du progrès. C’est, nous semble-t-il, ce qu’affirme, à sa manière, l’économiste Bernard Friot, lorsqu’il exprime son jugement sur l’horizon communiste (comme dans cette vidéo) — sans omettre de proposer la théorie préalable à la militance pour des avancées politiques révolutionnaires, étant entendu que ce mot renvoie, avec Friot, à une « compréhension de ce qui, dans le réel, est subversif » (sic). En l’occurrence, un statut politique du producteur. Pour en savoir plus, et notamment sur la manière dont cette prérogative est déduite de l’expérience réussie d’un demi-siècle de retraite par répartition, le lecteur se référera à la vidéo indiquée aussi bien qu’au livre L’enjeu des retraites.

Pendant ce temps, la conscience, mais confuse, du rapport entre esthétique et politique, motive, en permanence, partout dans le monde, une multiplicité de débats et de publications. Mais souvent pour déplorer une déconnexion, qui, précisément, ne semble jamais parvenir à être comblée par le moyen de l’art ni de sa théorie. Certes, Jacques Rancière, dans plusieurs publications ces dernières années, propose de tisser dans l’élégance de sa prose une relation d’immanence de l’esthétique au politique. Mais en acceptant, au préalable, l’art contemporain constitué, institutionnel. Un immense ready-made préposé à la permanence des célébrations fétichistes de l’art contemporain et au détournement d’intelligence qu’il médiatise. Non sans mal. Car il faut à l’art puiser sans cesse dans ses ressources d’auto-conviction pour se persuader que Lawrence Weiner, Jeff Wall, Jérôme Bel ou Xavier Le Roy travaillent le politique au corps.

Et pour cause, si nous considérons au plus près la citation de Jean Zin donnée précédemment, le rapport de l’esthétique au politique trouve sa résolution du point de vue de l’État immédiat, c’est-à-dire non médiatisé par sa représentation dans l’art. Précisons d’emblée le sens du mot État ici, qui n’est pas le sens auquel le discours libéral le réduit systématiquement, celui d’appareil d’État (c’est-à-dire l’absence d’État), mais son sens plein, qui, à l’époque moderne, la nôtre, peut être défini ainsi :

L’État est la réalité en acte de la liberté concrète ; or la liberté concrète consiste en ceci que l’individualité personnelle et ses intérêts particuliers reçoivent leur plein développement et la reconnaissance de leurs droits pour soi (dans les systèmes de la famille et de la société civile), en même temps que d’eux mêmes ils s’intègrent à l’intérêt général, ou bien le reconnaissant consciemment et volontairement comme substance de leur propre esprit, et agissent pour lui, comme leur but final.

Hegel, Principes de la philosophie du droit, § 260

À l’inverse d’une conception unilatérale, totalitaire, de l’État, cette définition rend compte de l’indissociable complémentarité de l’individuel et du collectif, de l’individu particulier et de l’État comme individu, ainsi que de ce qu’on appelle aujourd’hui « secteur public » et « secteur privé ». Or, une telle conquête de l’être de l’État comme destination du politique et de l’Histoire, suppose, du point de vue des artistes des arts contemporains (plastiques, chorégraphiques, etc), que ceux-ci accomplissent une métamorphose de leur pratique (impliquant la perte du statut divin d’artiste).

Forme et contenu de cette métamorphose ne peuvent être prescrits par un tiers. En revanche, cette métamorphose peut être informée et dynamisée par le récit, ou, pour être plus précis, la reconstitution du développement de l’art, comme forme et contenu, en relation avec l’histoire dans laquelle il s’inscrit — ce à quoi nous souhaitons contribuer par nos critiques chics, la rétrospective constituée par L’esthétique de Hegel étant, dans cette perspective, selon nous, une base indispensable.

De notre point de vue, politique, il est important que les artistes prennent acte du caractère réactionnaire de l’art tel que produit par le social-libéralisme — réactionnaire y compris sous les diverses formes d’inversion formelle, donc de compléments, dont l’art institutionnel de marché fait l’objet, comme le montre l’exemple de la Biennale de Paris. Celle-ci entend défier l’art institutionnel de marché, mais en prenant appui sur le point central de désuétude de ce qu’elle critique : l’art même. L’artiste devient alors l’être le plus réactionnaire lorsqu’il incarne, ou plutôt n’incarne plus que l’usage libre du fétiche, c’est-à-dire le pur agir sur les symboles de la législation du capital. La liberté est alors identifiée unilatéralement à l’absence d’État, à l’arbitraire d’un démiurge, contre l’humanité démiurge.

Cette expression de la liberté est, avec l’artiste, restriction infinie de la liberté, réduite à la manipulation d’illusions. Or, cette restriction se rend effective dans l’embarras causé par la beauté, qui, précisément, est d’un contenu politique impliquant un assentiment universel (pour le dire avec Kant), c’est-à-dire en sens inverse de la législation privatisée des illusions narcissiques du capital.

Qu’est-ce à dire? Est-ce qu’il n’y a pas une conception du beau dépendante de chaque culture (disent les culturalistes) ? Certes.

Pourtant, si l’art est une activité de traitement de la matière pour produire une expérience esthétique, celle-ci, comme beauté, s’accomplit infiniment davantage dans la récente chute du régime de Ben Ali que dans toute œuvre d’art au monde. Est-ce que la beauté de cette chute est susceptible d’un assentiment universel?

En pendant, l’art réduit le beau et son contenu politique à la forme : la surface de Clement Greenberg, le signe dans le cube blanc, le signifiant de Barthes, les installations sympas de Buren. Ainsi annihilé, le beau est remplacé par l’ « intéressant« , et l’art vit, dès lors, à proprement parler, en mort-vivant.

Pour en savoir plus, on lira l’excursus suivant : L’idée de zombie

 

[1] La conscience de cette mort est déjà quasi-formulée dans la Critique de la faculté de juger de Kant. Mais c’est Hegel qui la porte à la clarté. Remarquons que les philosophes ne décident pas cette mort, ils ne font que la constater : la porter à la conscience.

[2] Cette citation se trouve au commentaire 35 de l’article « La débandade de l’avant-garde ». Pour Féminité et communauté chez Hegel, se référer aux éditions Delga.

 

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