[excursus 7] nouvelle révélation sur le jeune homme

Excursus

Le romantisme instrumental est un concept que nous avons défini dans notre quatrième « critique chic » en ces termes : le romantisme, comme aspiration à la perpétuation infinie, en vient à médiatiser autre chose que sa propre pérennité, à savoir, le plus grand profit. Pour parcourir son concept, nous suivrons un jeune artiste, aux prises avec les choix que la mobilisation socio-culturelle de cette prolongation surannée du romantisme autorise.

Ici, le jeune homme, sur la base d’une étymologie romantique, cherche asile – ce sera à la fois un atoll politique et un asile d’aliénés.

Dans sa plus grande généralité, on peut considérer l’engendrement réciproque des expressions du romantisme instrumental comme médiation d’un grand renfermement de l’institutionnel sur lui-même, dans la consommation de symbolique religieuse. Cette consommation est médiatisée par les « formes pures » aussi bien que par… les effusions purement signalétiques de la transgression, c’est-à-dire la transgression par le signe. Nous verrons cependant que ces deux voies sont réversibles l’une dans l’autre, et qu’à terme, se retrouvent et synthétisent. Le jeune homme deviendra alors « singularité hybride ».

Mais pour l’heure, relevons les oppositions constituant le duo esthétique de choc des années new yorkaises.

a) Le grand renfermement dans les formes pures

Le monochrome, nous l’avons vu, était fenêtre vers l’au-delà. Dans le même temps il était réduction maximale de la pratique picturale. Le terme de cette tendance est indéfini.

Exemple :

Vous aussi, comme Yves Klein et ses monochromes, faites de l’Art ; faites un nouveau calque Photoshop, prenez votre outil dégradé (Seulement 2 couleurs de la même nuance, sinon c’est trop). Remplissez. Ca y est ! Imprimez et vendez ça à partir de 20 000€. Un petit exemple pour vous aider, le monochrome IKB 3…

thibaut-charron.com…

Pourtant, envers et contre cette parodie qui vise juste, le jeune homme entreprend de poursuivre la réduction de la pratique. D’abord en sophistiquant le monochrome (minimal art, BMPT, support-surface, arte povera). Cette sophistication perpétue la réduction de l’absolu par le monochrome en décomposant le monochrome lui-même en parties, devenues matériaux préfabriqués puis ré-agencés, pour relancer un cycle de sophistication. La réduction de la pratique devient « conception ». Et pour cause : ayant ramené le beau à l’art, le jeune homme tend à présent à réduire l’art à son nom, le mot « art ». Une impossibilité à ne plus même assumer le beau sur laquelle il nous faudra revenir. Reste que l’institutionnel alloue ses espaces à cette perpétuation de la quête de l’absolu… par des jeux de mots et bientôt par agencements d’énoncés. Dans cette dynamique, quand Lucio Fontana perce le monochrome, c’est déjà du folklore.

b) Le grand renfermement dans la consommation transgressive

Dans les années 40 et 50, les pages de Haaper’s Bazaar insistaient d’abord sur le caractère vivace du geste de Pollock. Sur l’énergie du héros.

À terme, cet accent s’autonomise. Intervient le jeune homme, qui réduit l’être au signe : la subversion, il l’identifie au signe de la subversion. C’est tout une stylisation du romantisme révolutionnaire, soixante-huitard comme on dit en France — mais n’oublions pas que l’année 68 fut une effusion transnationale de l’hybris des nouvelles couches moyennes. Le jeune homme est Nitsch (Hermann), Beuys, Vautier… jusqu’à Cattelan. Sa compagne : Abramovic, Sherman, Goldin. Accueillis en lieu d’art par l’ « avant-garde des galeristes ».

c) Parcours et synthèse

L’art contemporain, ce sont donc deux voies qui s’opposent d’abord, se recoupent ensuite : un art « pur », et un art comportemental, tous deux réductibles à des agencements d’énoncés.

Et pour cause, du point de vue du concept, ces deux voies sont réversibles l’une dans l’autre : la croyance dans le caractère transgressif du signe est expression stylisée de la consommation d’énoncés ; laquelle est aussi bien effective comme production et consommation des énoncés « purs » selon l’art correspondant.

Or, c’est l’évolution du mode de production qui conditionne cette perpétuité de l’esthétique du signe. À l’Ouest, le retour à la croissance après-guerre précède une expansion du secteur tertiaire. La « révolution des mœurs » médiatise alors la création des marchés du désir : un nouveau consommateur est possible, celui de la consommation de signes qui rejouent, au niveau de la société civile, les mouvements de flux d’une monnaie internationale désormais découplée de toute référence à une valeur autre qu’elle-même (en 1971, la valeur du dollar est découplée de celle de l’or). Un processus parallèle au développement du marketing en tant que rhétorique des signes produits selon le code culturel de la société civile devenue libertaire. Dans la boîte de nuit, les gens dansent bientôt sous une boule à facettes aux d’une reflets éclatés, et le rythme binaire d’un ghetto musical stylise le rythme du travail. C’est la société objective, celle de l’inscription rythmique de la domination. Le jeune homme la fuit… mais la retrouve : au ghetto social il substitue un ghetto mental, car dans le temps même où l’économie tend à ne plus produire que des services… immatériels, sa pratique deviendra production de signes… mentaux.

Dans ce contexte, le musée offre une recollection de ce que le mode production produit, et un ré-agencement selon son propre code culturel, son propre déni de réalité, de sa propre recherche de sûreté : la rénovation de la religion révélée.

Pipilotti RistLoin de casser le romantisme, cette dynamique esthétique le perpétue, mais en adaptant tous ses aspects au système de valorisation des œuvres. Baudelaire décrivait déjà les deux voies à suivre (nous surlignons) : « Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ? » ; et le but du plongeon : « Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau ! » Justement, l’institutionnel en demande, du nouveau, et un paquet, pour nourrir son parc d’exposition. Dans lequel l’art contemporain domestique l’étymologie du jeune homme : l’aspiration vers l’absolu aussi bien que la radicalité politique. La peinture demeure, mais sans objet, de même le génie, mais « sans talent ».

Pour les grandeurs et absolus, militent Greenberg, Rothko, Fried, Krauss, Judd, Viola… Dans le même temps, la « révolution des mœurs » médiatise le révolutionnarisme de galerie, de Journiac à Tiravanija, en passant par Kaprow, Burden, Acconci, Sontag, Orlan, Cattelan… L’un et l’autre courant se tissent en une natte enchevêtrée avec Debord, Nam June Paik, Warhol, Basquiat, Graham, Nauman, Buren, Calle, Wurm, Caillet, Masséra… L’un et l’autre courant trouvent, en cours de parcours, une croisée des chemins : dans « le voyage ». C’est le titre du poème de Baudelaire que nous citions. Voyage en belle échappée, comme Pipilotti Rist ou Gonzalez-Foerster, dans une autre réalité comme Pierre Hyugues, ou dans des dimensions paradoxales comme Parreno.

À suivre…

 

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