[Excursus 9] L’idée de zombie

Lors de notre dernière critique chic, Jeff Wall et l’arrêt sur image (sur DroitDeCites.org), nous avons tenté de rendre compte, dans une perspective générale, de la manière dont l’art, depuis Édouard Manet, était travaillé par une dissociation entre, d’une part un contenu politique revendiqué d’une manière sans cesse plus appuyée, et d’autre part son contenu politique effectif [1]. Une dissociation qui, proposions-nous, s’est accentuée infiniment depuis l’après deuxième guerre mondiale.

Sur un plan esthétique, nous proposons à présent de rassembler ce processus dans l’idée de spatialisation tendancielle du temps. C’est ce que nous traiterons dans les prochaines chroniques publiées sur DroitDeCites.org, rejoignant de ce fait la danse, art du temps, en cette période festivalière et après elle. Pour l’heure, en excursus, nous aborderons ce sujet dans un détour, par la mise en question d’un grand classique de la critique artiste : la critique du consommateur.

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Car la déconnexion, confuse mais entretenue, entre le sens de l’art et son effectivité politique déclarée, n’induit pas que l’art n’ait pas d’effectivité politique du tout. Bien au contraire, cette effectivité politique est, mais autrement que celle revendiquée.

Pour l’expliciter en quelques mots, nous proposons de passer par une métaphore : du contenu politique de l’art actuel, il peut être rendu compte à travers la figure du zombie, telle que celle mise en scène par George Romero, dans Zombie, Dawn of the dead (1978).

Les zombies se multiplient par la morsure de leurs victimes, lesquelles sont condamnées à se transformer en zombies à leur tour. Ensemble, ils pourchassent un groupe de héros qui tente de leur échapper à grand renfort d’armes à feu. Remarquons que l’action se déroule dans un centre commercial. Ce n’est pas anodin.

Car le zombie est alors symbole, celui de l’identification entre, d’une part l’individu, et d’autre part le comportement fonctionnel défini par le centre commercial. Soit, la réduction de la subjectivité de l’individu à l’objectivité du parcours pour la consommation.

Quel lieu commun. Mais nous allons voir que la dialectique git sous ce simplisme initial.

Du point de vue effectif, réel, non fictionnel, cette identité de l’individu et de « l’esprit de la consommation » est une caricature (sauf cas pathologique). Pourtant la critique de la consommation, du consommateur, fut et demeure un classique de la « critique artiste » (jusque dans les actuels discours d’Europe Écologie).

Dans le film, cette revendication, cette critique, est incarnée par le groupe de héros. Or cette revendication politique est sans perspective : elle est illusion antisociale. Pourquoi? Parce que la critique porte sur un terme second dans la dialectique allant de la production à la consommation. Ce qu’on consomme, il faut d’abord que cela soit produit. Il suit que la critique porte sur un résultat, plutôt qu’un processus, qui, bien compris, aboutit à critiquer le critique. !

Car, précisément, ce dernier omet de prendre en compte, dans sa critique, la légitimité de la consommation. Sitôt qu’on se place, non pas du point de vue unilatéral d’une individualité dont la principale préoccupation est de se garder de fondre son comportement dans la topologie de la « société de consommation », mais du point de vue de celui qui produit, la consommation devient récupération (partielle) de la valeur produite par le travail : consommation légitime. Or ce producteur, ce n’est jamais le critique! — lequel critique ce qui lui semble illégitime du fait même de son parasitisme.

La critique de la consommation est compensation d’une situation objective mais refoulée.

La consommation est critiquée pour elle-même, faisant l’impasse sur l’essentiel : c’est une gestion déterminée, et de la production, et de la consommation, qui fait problème, cette fois du point de vue de l’immense majorité des actifs. Une certaine gestion causant, alors, effectivement dégât économique, politique, environnemental, symbolique aussi, etc. Mais ce ne sont certainement pas la production ni la consommation en eux-mêmes, de manière vague, générale, obtuse, qui font problème. Du point de vue du prolétariat mondial, on ne consomme ni ne produit assez.

Le film Zombie met en forme une revendication politique incomplète, fausse. Or cette revendication est modulée à outrance dans l’art, alors identique à ce contenu politique partiel. L’art perd le beau, et se survit comme dépense de la plus-value dans un jeu d’illusions, dont la critique du zombie est une récurrence — et l’art, dans le processus de sa propre dissolution retenue, compense en redisant, stylisant, l’esthétique du zombie.

Redisons-le : le zombie n’existe pas autrement que comme « impression » de la critique artiste, représentation de cette critique, lieu commun cher à Debord. Ce n’est pas la réalité, mais une façon de s’y rapporter négativement.

Le zombie, consiste alors dans les traits le déterminant comme objet, et cela de deux deux façons.

1) D’une part, comme objet de représentation perçu par le critique artiste, c’est-à-dire tel que ce critique infère les causes de la zombification de celui qu’il identifie au zombie. Nous avons vu précédemment que cette représentation est le produit d’une conscience partielle, ignorante du caractère légitime de l’acquisition d’une valeur (la marchandise) qui n’est pas produite par lui. La consommation est alors vécue comme sommation abjecte, et niée. Cette négation résout une contradiction objective — être réduit à consommer — par un acte de mauvaise foi : la « libération » par la destruction de la marchandise. La mauvaise foi implique que la résolution n’a lieu qu’à demi, n’opérant pas au bon endroit. Mais de plus, la négation de la consommation implique la négation de son préalable, la production, le producteur (et son accès légitime à la consommation). La critique artiste rêve d’un monde sans ouvriers — cachez ce sein (nourricier) que je ne saurais voir.

2) Ce processus révèle que le zombie, c’est en fait le critique artiste lui-même, tel qu’il est déterminé, comme parasite, à ressentir la consommation comme sommation. Nous découvrons alors que, comme la consommation dissimulait son préalable logique, la production, le zombie fantasmatique dissimule sa propre genèse, le vécu du critique artiste. En effet, celui-ci, en critiquant le zombie, cet objet de sa représentation, ses propres déterminations, ne trouve pourtant, dans le zombie, que lui-même. Il est malheureux. Tel Debord se réduisant à son ombre, claquemuré dans son appartement du 6ème arrondissement de Paris [2].

Samuel Zarka

 

[1] Comme présenté dans les chroniques précédentes, la dynamique de l’art moderne est toujours duale : art et vie confondus d’une part, art pour l’art d’autre part. En outre, nous affirmons que chacune de ces voies comporte, intrinsèquement, une implication politique. Nous l’avons déjà esquissé auparavant, mais redisons-le toutefois : pour l’art et la vie confondus, cette implication est manifeste : il s’agit de « changer la vie » par l’art, ce dont l’exemple de dada ou du surréalisme sont des expressions achevées. Pour l’art pour l’art, c’est moins évident en première approche, et pourtant tout aussi effectif : le contenu de l’art, réduit à sa forme, se veut « vrai art », « vrai beau », « vraie culture » et variantes du même thème, c’est-à-dire légitimation de la séparation politique entre bourgeoisie et prolétariat, du point de vue culturel d’abord, puis, par extension, de tous les points de vue.

[2] La trajectoire de cette critique se poursuit à présent dans l’ironie, comme celle de Philippe Katerine pour la culture de variété, aussi bien que celle des travaux d’avant-garde de Jean-Charles Massera.

 

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