[excursus 10] signification de l’esthétique

Le passage de l’art du beau à l’art nominal, abordé par la neuvième critique chic, est significatif à plusieurs endroits.

Premièrement, l’art sans le beau étant une contradiction dans les termes, ce n’est donc plus d’art comme modulation du sensible orientée vers une expérience esthétique qu’il s’agit avec l’art contemporain, mais comme modulation dans la conservation du nom d’ « art » (comme j’ai eu l’occasion de l’écrire et dire plusieurs fois déjà).

Dans le même temps, inversement à cette continuité du nom de l’art, l’inactualité de l’identité entre art et beauté ne devrait pas être interprétée comme une sorte de « trahison » de l’art — comme s’il s’agissait de revendiquer le retour d’art du beau.

Le passage de l’art au « nom de l’art » atteste au contraire de la mort de l’art et de la continuité de la vérité de ce dernier dans l’aboutissement politique, c’est-à-dire dans la beauté sociale effective.

C’est le sens du mot de Rimbaud dans Une saison en enfer :

De,

« J’ai pris la beauté sur mes genoux et je l’ai injuriée »

à

« Je peux de nouveau saluer la beauté »

En effet, la beauté, comme le rappelle Baudelaire dans le poème éponyme (qu’on lira ici), est fondamentalement classique, c’est-à-dire adéquation du contenu et de la forme. Nous avons bien écrit adéquation, soit, mêmeté, immanence. Ainsi dans l’art grec où les statues des dieux sont véritablement les dieux aux yeux des Grecs.

Or dans l’histoire moderne, cette identité ne passe plus par une ou plusieurs divinités extérieures à l’humanité, c’est l’humanité elle-même qui se découvre créatrice (de son existence), divine. Dans ces conditions, la privatisation du caractère de créateur par l’artiste (et à sa suite, la cohorte des stylistes, designers, cuisiniers, etc) est un acte de violation historique et d’expropriation de l’humanité. Bref l’inactualité de l’art du beau indique que la beauté du monde humain effectif, comme totalité organisée est l’actualité, mais que cette beauté est l’objet d’un combat.

Pour le dire autrement et avec Hegel, si par le passé l’art a été symbolique dans le « monde oriental », classique dans le « monde grec », puis romantique dans le « monde germanique », par suite, l’art actuel, dans un monde qui assume sa modernité, donc athée devant un dieu paternel qui lui ferait face, cet art est objectivement déshérence. Raison pour laquelle, la fin de l’art, qui correspond pour Hegel à Shakespeare, aboutit à l’apparition de la science esthétique, soit la science du ressentir. Mais raison pour laquelle, aussi, dans la tendance contre-historique à sa conservation, l’art est d’abord devenu perpétuation de son nom propre à travers la restriction de la discipline esthétique au commentaire spéculatif sur l’ontologie de l’œuvre d’art (comme si celle-ci perdurait toujours, ne connaissait pas d’évolution historique) ; en même temps, l’art assurait et assure encore la fonction de médiateur des différents modes de l’escapisme artistico-religieux — que nous avons plusieurs fois décrits dans nos critiques chics ; différents modes d’escapisme dont l’idéologie est la dissémination du sens (comme si on en avait jamais fini de le retrouver), laquelle est adéquate à l’organisation de débouchés économiques. Tout en se survivant ainsi, l’art a cependant perdu sa raison d’être — sinon comme outil de témoignage, instruction, transmission, étude, pédagogie ou thérapie, donc sans portée se rapportant à la plénitude de la beauté moderne rendue présente.

 

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