[excursus 13] Arthur Rimbaud et Ronald Reagan

Ce texte peut être lu en complément du livre Art contemporain : le concept

Certaines phrases du livre Art contemporain : le concept ont suscité incompréhension ou rejet. J’ai constaté que pour la plupart, ces phrases relèvent de l’ellipse, posant de manière synthétique un développement dont les moments distincts sont éludés. Cependant que le ton du livre m’imposait de les laisser telles. J’ai à présent le temps de revenir devant mes contradicteurs pour éclaircir le sens de ces phrases, et premièrement de celle-ci :

Le « dérèglement de tous les sens », celui de Rimbaud, a abouti dans les politiques de dérégulation de Reagan et Thatcher.

Art contemporain : le concept, PUF, Paris, 2010, p.89

Comme je l’indiquais, il ne s’agit pas d’un raccourci simplificateur mais d’une ellipse, d’un développement dont je propose ici le résultat. Complétons à présent.

Le « dérèglement de tous les sens » dont parle Rimbaud concerne une intuition portée sur l’avenir, le possible. À ce point, son écriture relève du manifeste libertaire, anarchiste : un état poétique, suscité par l’ivresse du possible dans la situation du dynamisme autonome d’une société capitaliste, qui se libère des entraves du passé. Mais un état qui n’est que transitoire, précédant la réconciliation avec la beauté par l’abandon de l’Art, dans le cours d’Une saison en Enfer, du fait de son impuissance à accomplir autrement la beauté qu’en rêve, en poème. Impuissance rédhibitoire alors que l’humanité fait l’épreuve de la Révolution, tendue vers l’émancipation dans la véritable Beauté, immédiate (non médiatisée par l’écrit poétique). La beauté politique.

Quelques décades plus tard, la politique de Reagan ouvre à l’accomplissement du libertarisme, lequel s’étend sur plusieurs plans. Un libertarisme économique bien entendu, celui préconisé par le conseiller de Reagan, Friedrich von Hayek. Soit, l’application de la norme néolibérale à l’économie, à travers l’idée de correspondance entre les faits et un modèle économique supposant une multiplicité de petits producteurs, chacun guidé par son intérêt privé. Théorie dont le moyen et la fin sont la liberté de mouvement des capitaux — un caractère central de l’époque Reagan. Le capital se divise alors en trois flux massifs :

1) l’investissement dans la finance autonome,

2) l’investissement dans la guerre,

3) la consommation effrénée, laquelle est prolongation du fordisme en sa métamorphose, à partir de la fin des années 60, sous la bannière du Sex, drug and rock n’roll. Ces trois termes sont revisités en cours de parcours sous le jour de la revue Play boy et du film porno en général, de la cocaïne pour cadres et de l’ecsta en Club, enfin de la division des aptitudes d’écoute entre Metallica et la world music, en passant par la musique électronique. Consommation qui produit entre-temps son double inversé, dans l’ « équitable » et autres modalités de ce qu’il y a de faux dans la charité.

Le libertarisme économique se réalise complétement à travers ces trois flux, s’incarnant tour à tour dans la procédure d’OPA, dans la guerre du golfe et dans la consommation transgressive. Le sens des capitaux défie la contrainte, jusque dans la consommation à crédit par le ménage endetté. Le dérèglement des marchés financiers en est la médiation décisive : Reagan a ouvert la porte au développement social massif de la courte phrase rimbaldienne, tandis que le poète, il y a longtemps, refermait la boîte de pandore, connaissant d’emblée la partialité, la fausseté de cet hybris : son caractère antagonique avec la révolution universelle, avec la véritable beauté.

Montage photo : Samuel Zarka

 

    Publié dans Excursus Étiquettes . Retenir le Permalien. Fil RSS de cet article. trackback.

    Laisser un commentaire

    Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

    *

    Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

    Swedish Greys - a WordPress theme from Nordic Themepark.